Wolfgang Zurborn Crowds n’est pas un livre nostalgique sur un monde sans smartphones. Wolfgang Zurborn y observe les foules des années 1980 et 1990 comme elles étaient déjà : bruyantes, codées, inquiètes de leur image et parfois étrangement seules.
Publié par Kehrer Verlag, ce photobook de 272 pages rassemble 131 photographies couleur tirées de négatifs que le photographe allemand a numérisés pendant la pandémie. Ce qui ressurgit n’est pas un passé plus simple. C’est une archive qui nous regarde un peu trop bien.
À retenir
Dans Crowds, Wolfgang Zurborn assemble des images réalisées dans des manifestations politiques, des événements sportifs, des rassemblements religieux, des sites touristiques et des lieux de divertissement. L’artiste ne traite jamais la foule comme une masse abstraite. Il cherche plutôt la personne qui décroche, le couple qui ne regarde pas au même endroit, le geste qui trahit l’impatience ou le besoin d’être vu.
Le livre ne suit ni les lieux ni les années dans l’ordre. Il avance par collisions visuelles : une couleur, une posture, une expression, puis soudain une autre photographie, prise bien plus tard, semble lui répondre. Crowds cesse alors d’être une archive des années 1980-1990. Il devient une expérience sur ce qui recommence dans les rassemblements humains.

Ce que l’archive a révélé
Pendant les confinements, Wolfgang Zurborn reprend ses négatifs couleur. Des centaines d’images, souvent réalisées plusieurs décennies auparavant, passent au scanner. Le geste pourrait sembler technique. Il ne l’est pas.
Revoir des foules alors que les foules avaient disparu change tout. Un stade, une procession, une manifestation ou une file de touristes ne sont plus de simples motifs documentaires. Ils deviennent la preuve d’une proximité redevenue impossible, puis brusquement imaginable sous un autre jour. C’est à partir de ce retour aux archives que Zurborn a construit le livre et l’exposition Crowds.
Cela devrait faire réfléchir ceux qui photographient pour publier dans l’heure. Une image ignorée en 1991 peut devenir essentielle en 2026, non parce qu’elle s’est améliorée dans sa boîte, mais parce que nos questions ont changé.
J’ai appris cette leçon de manière moins élégante. À force de vouloir livrer une image immédiatement « exploitable » après un événement, j’ai laissé dormir des planches entières de photos secondaires. Des années après, ce sont elles qui racontaient le mieux l’époque : les attentes, les vêtements, les détails absurdes, les moments où personne ne pensait être regardé. La photo spectaculaire était restée une image. Les autres étaient devenues des documents.
C’est la leçon sévère de Crowds : une archive ne vaut pas par son volume. Elle vaut par la capacité de son auteur à la contredire, à la rouvrir et à l’interroger.

Une foule, mille solitudes
La photographie de foule tombe souvent dans deux pièges. Le premier consiste à prendre de la hauteur pour prouver qu’il y avait du monde. Le second, plus chic, consiste à entrer au grand-angle dans la mêlée pour simuler l’intensité.
Wolfgang Zurborn évite les deux parce qu’il ne cherche pas à démontrer la foule. Il cherche ce qu’elle fait aux personnes.
Ses images sont denses, parfois presque trop. Elles ne livrent pas leur sujet d’un seul regard. On y revient pour remarquer une main, un visage coupé par le cadre, une posture d’évitement, un regard qui se perd dans une direction que l’image ne nous donne pas. La scène collective devient une accumulation de récits contradictoires.
C’est là que son travail devient plus intéressant que beaucoup de street photography contemporaine, obsédée par la trouvaille visuelle et le moment parfait. Le « bon » moment est souvent une consolation pour photographe. Il rassure : voilà, l’image est trouvée. Zurborn préfère conserver le désordre, les gestes inachevés, les personnages qui ne savent pas qu’ils participent à une photographie.
La foule n’est pas belle parce qu’elle est nombreuse. Elle devient photographique lorsqu’un individu refuse de s’y dissoudre.

La couleur contre le rétro facile
Les années 1980 et 1990 sont devenues une mine d’or pour les esthétiques rétro. On leur ajoute du grain, une dominante chaude, une date incrustée dans le coin, et le passé devient aussitôt désirable. Cette mécanique est devenue si prévisible qu’elle a fini par neutraliser les images qu’elle prétend aimer.
Chez Wolfgang Zurborn, la couleur ne rassure rien.
Elle encombre l’image. Elle fait entrer les publicités, les vêtements, les visages, les panneaux et les objets dans une même lutte visuelle. Le film couleur ne sert pas à rendre le passé plus doux ; il montre au contraire à quel point il était déjà saturé de consommation, de signes et de désir de distinction.
Le noir et blanc aurait été le choix élégant. Il aurait donné au livre une patine documentaire et une gravité immédiate. Zurborn garde la couleur parce qu’elle rend les scènes moins nobles, plus vulgaires parfois, plus proches de l’expérience vécue. C’est le bon choix. Une foule ne se vit jamais en noir et blanc.
Les smartphones ne sont pas le sujet
L’absence de téléphones dans Crowds saute aux yeux. Personne ne tient son appareil au-dessus des têtes, personne ne se retourne vers sa caméra, personne ne se retire d’un groupe pour produire la preuve de sa présence.
Mais en faire le sujet principal serait manquer le livre.
Les photographies de Wolfgang Zurborn ne démontrent pas que les gens étaient plus présents, plus sociaux ou plus libres avant les plateformes. Elles prouvent seulement une chose : les rassemblements humains étaient déjà traversés par le spectacle, la publicité, les codes vestimentaires, l’imitation et le désir d’être reconnu. Les smartphones ont changé la circulation des regards. Ils n’ont pas inventé la mise en scène de soi.
Que voit-on, au juste, lorsque l’on regarde une foule sans écran ? Pas une innocence perdue. Une autre technologie du paraître.
Cette nuance est cruciale. Elle empêche Crowds de devenir une jolie nostalgie de papier glacé et lui donne sa portée actuelle.
Ce que le livre fait mieux qu’une chronologie
Kehrer Verlag présente Crowds comme la première publication à réunir cette archive de Wolfgang Zurborn. Le livre compte 272 pages, 131 photographies couleur et un entretien avec Alasdair Foster. Sa reliure ouverte renforce l’impression d’un objet conçu pour le regard lent plutôt que pour la consommation rapide.
Le séquençage ne nous guide pas par dates et par lieux. C’est une excellente décision. La chronologie rassure, mais elle donne souvent l’illusion que le temps explique tout. Elle permettrait de cocher les signes d’époque et de réduire chaque image à son millésime.
Ici, les images se déplacent autrement. Elles se répondent par résonance. Un même regard traverse une décennie. Une même attente change de décor. Une même fatigue collective revient là où on ne l’attendait pas.
Ce montage impose une idée dérangeante : les foules changent de vêtements, de slogans et de supports techniques, mais elles conservent peut-être leurs vieux réflexes. Se montrer. Suivre. Espérer. S’isoler au milieu des autres.
Wolfgang Zurborn Crowds : fiche utile, sans détour
Crowds, Wolfgang Zurborn, Kehrer Verlag, 2026, 272 pages, 19,8 × 28 cm, 131 photographies couleur, texte et entretien d’Alasdair Foster, ISBN 978-3-96900-259-9, 58 €. Le livre est présenté comme disponible sur la page officielle de Kehrer Verlag.
Wolfgang Zurborn publie ici bien plus qu’un retour sur ses propres négatifs. Il prouve que les archives ne sont pas des cimetières d’images. Elles sont des pièges à retardement.
Et si les photographies les plus importantes de votre travail n’étaient pas celles que vous avez sélectionnées hier, mais celles que vous n’avez pas encore eu le courage de regarder vraiment ?

