William Klein : le type qui a tout cassé sans jamais demander la permission

Anthony
Anthony - Rédacteur en chef
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Klein n’a pas « influencé » la photographie. Il l’a rendue malade, au sens où un virus transforme un organisme. Et certains ne s’en sont jamais remis — c’est exactement le but.

À retenir avant d’aller plus loin : Klein n’était pas photographe, pas vraiment cinéaste, pas vraiment peintre. C’est précisément cette impossibilité à le classer qui a rendu son œuvre indestructible. Il a refusé New York à ses éditeurs américains, et c’est un Français, Chris Marker, qui a eu le courage d’imprimer ce qui allait devenir l’un des livres les plus pillés de l’histoire visuelle du XXe siècle. Son engagement politique n’était pas un « engagement politique » au sens poli du terme — c’était une position de combat, avec les Black Panthers, contre la mode, contre la guerre, contre la propreté formelle que l’école Cartier-Bresson avait érigée en dogme. Et ses contacts peints des années 80 ? Tout le monde en parle comme d’une curiosité tardive. C’est en réalité la pièce la plus honnête de son œuvre.

Manhattan comme une gifle héritée

William Klein naît à Manhattan en 1926, fils d’immigrés juifs hongrois. Il entre au City College of New York à 14 ans. Cette précocité, personne n’en parle vraiment. Et pourtant elle explique tout : Klein a toujours eu un temps d’avance sur le milieu qui aurait dû le consacrer, et cette avance l’a rendu fondamentalement incompatible avec les institutions.

New York ne l’a jamais vraiment aimé en retour. Du moins pas de son vivant photographique. Quand il présente son livre sur la ville en 1956, les maisons d’édition américaines le rejettent unanimement. Trop brutal. Trop sale. Trop proche. C’est Le Seuil, à Paris, qui publie Life is Good and Good for You in New York avec l’appui de Chris Marker — l’un des rares cas dans l’histoire éditoriale où un Français a mieux compris l’Amérique qu’elle-même. Comme la MEP Paris le documente dans ses archives, Klein avait alors 28 ans et signait lui-même l’intégralité de la maquette du livre, ce qui n’avait rien d’ordinaire à l’époque.

Le Prix Nadar 1957 suit. Puis le silence, puis le mythe.

William Klein
Vernissage de l’exposition « Voyages dans l’instant » de Raghu Rai au Pavillon Comtesse de Caen,
novembre 2019, crédit photo : Académie des beaux-arts / J. Agnel

Ce que Cartier-Bresson ne voulait pas vous dire

Voilà la position impopulaire : l’école du « moment décisif » est une esthétique de la distance. Propre, autonome, l’image parfaite qui ne demande rien au spectateur sinon d’admirer. Klein, lui, colle son objectif grand angle dans le visage de ses sujets. Il décadre. Il laisse le flou. Il accepte le grain, le mouvement, l’accident. Il revendique Robert Capa — « si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’es pas assez près » — comme une philosophie de contact physique avec le réel.

Est-ce que ça vous dérange que la photographie puisse être une forme d’agression consentie ? Parce que c’est exactement ce que Klein proposait. Et la plupart des photographes qui se réclament de son héritage aujourd’hui l’ont édulcoré jusqu’à le rendre inoffensif.

New York

Rome, Fellini et la leçon que personne ne cite

Federico Fellini repère le livre sur New York et invite Klein à devenir son assistant sur Les Nuits de Cabiria. Le tournage est retardé. Klein profite de l’occasion pour photographier Rome avec Fellini, Pasolini et Moravia comme guides occasionnels.

Ce qui est fascinant et que l’on oublie systématiquement, c’est la différence de comportement entre les New-Yorkais et les Romains face à l’objectif. Les premiers se méfient, s’agressent parfois, regardent l’appareil comme une menace. Les seconds jouent, acceptent la confrontation, co-construisent l’image. Rome (1959) est techniquement le meilleur livre de Klein. Mais c’est New York qui a tout changé, précisément parce qu’il est imparfait, tendu, hostile.

J’ai longtemps préféré Rome pour ces mêmes raisons d’équilibre formel. Erreur. La tension d’un objet qui résiste vous apprend infiniment plus que la grâce d’un objet qui coopère.

Frédérico Fellini
Frédérico Fellini
© Walter Albertin, World Telegram staff photographer — Library of Congress. New York World-Telegram & Sun Collection

Broadway, la mode et les Black Panthers : l’incohérence comme méthode

Broadway by Light en 1958 — premier film pop, dit-on. Klein filme les enseignes lumineuses de Broadway comme un peintre abstrait filmerait de la couleur en mouvement. Chris Marker écrit que les Américains « ont inventé Broadway pour se consoler de la nuit. » Klein, lui, transforme cette consolation en matière première cinématographique.

Huit ans plus tard, Qui êtes-vous Polly Maggoo ? démonte la mode de l’intérieur — lui qui travaillait pour Vogue depuis 1954 aux côtés d’Avedon et Newton. C’est là que son trajet devient vraiment intéressant. Il mord la main qui le nourrit. Prix Jean-Vigo en 1966. Puis Loin du Vietnam (1967), Mr. Freedom (1969), Muhammad Ali the Greatest (1974). Un arc qui va du défilé de mode aux Black Panthers en moins de vingt ans. L’International Center of Photography de New York, qui lui a consacré une rétrospective majeure jusqu’en septembre 2022, résume sobrement : « Klein’s innovative view of camera processes has challenged prevailing notions of good photography. » Sobre, et dévastateur.

Comment appelle-t-on quelqu’un qui trahit méthodiquement chaque milieu qui l’accueille ? Un artiste, probablement.

 Qui êtes-vous Polly Maggoo ?

Les contacts peints, ou la seule œuvre vraiment honnête

Dans les années 80, Klein prend ses planches contact — ces grilles d’images que tout photographe produit mécaniquement, ce « avant » que personne ne regarde — et les peint. Couches épaisses de rouge, jaune, bleu primaire autour de l’image choisie, celle qu’il a isolée, tirée en grand format.

Ce n’est pas décoratif. C’est une interrogation radicale sur le processus de sélection lui-même. Pourquoi cette image et pas celle d’à côté ? Qui décide ? La planche contact peinte rend visible la violence du choix éditorial que chaque photographe exerce et dissimule. Sur williamklein.fr, le site officiel de l’artiste, ces œuvres occupent une place à part entière, ni dans la section « photographie », ni dans la section « peinture ». Inclassables jusqu’au bout.

Klein avait 50 ans passés quand il a fait ça. La plupart des artistes à cet âge consolident leur style. Lui a décidé d’en exposer les coutures.

contacts peints

Ce qu’il reste vraiment

Klein est mort le 10 septembre 2022 à 96 ans. Les hommages étaient unanimement respectueux et uniformément plats. « Visionnaire », « iconoclaste », « influent » — les trois adjectifs de l’oraison funèbre pour artiste inclassable.

La vraie question que son œuvre pose en 2026, à l’heure où des milliers d’images parfaitement composées sont générées chaque seconde sans effort ni risque : est-ce que la photographie a encore besoin d’un corps pour exister ? Klein pensait que oui — que le photographe devait être physiquement présent, vulnérable, potentiellement ridicule dans son approche.

Vous pensez quoi, vous ?

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William Klein en cinq citations

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Anthony n'est pas "passionné de photographie" comme on l'est de yoga ou de batch cooking. C'est un autodidacte qui a construit son œil en dehors des écoles, ce qui signifie qu'il a commis des erreurs que les formations évitent soigneusement d'enseigner — et qu'il en a tiré une grammaire visuelle qui lui appartient vraiment. Sa signature tient en trois obsessions : compositions qui respirent, couleurs qui ne crient pas, textures qu'on a envie de toucher à travers l'écran. Sur Pixfan, il partage non pas pour "inspirer" (ce mot ne veut plus rien dire), mais pour montrer les coulisses sans filtre — les ratés, les objectifs vintage qui déçoivent, le workflow qui a failli le rendre fou avant de devenir une évidence.
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