Vivian Maier n’a jamais voulu être célèbre. Elle a même tout fait pour l’éviter. Alors quand on découvre ses couleurs (ses vraies couleurs) on se demande si on ne commet pas une sorte d’effraction.
- À retenir sur les photographies couleur de Vivian Maier
- Vivian Maier en couleur : une œuvre longtemps invisible
- Ce que The Color Work change dans la lecture de son œuvre
- Photographies couleur des années 50-80 : pourquoi cette période est capitale
- Vivian Maier et John Maloof : qui raconte l’histoire d’un artiste ?
- Vivian Maier, Atget, Friedlander : la filiation réexaminée
- Monographie, exposition, galerie : où voir The Color Work aujourd’hui
À retenir sur les photographies couleur de Vivian Maier
La couleur de Maier n’est pas un prolongement de son noir et blan, c’est une autre voix, plus vulnérable, captée sur diapositives Ektachrome entre les années 50 et 80. The Color Work révèle une artiste en évolution constante, dont le glissement vers l’abstraction dans les années 70 reste le moins commenté de son œuvre. La question de la médiation posthume (qui choisit, qui publie, qui raconte) reste entière et mériterait un débat que la photographie de rue n’a pas encore vraiment eu.
Vivian Maier en couleur : une œuvre longtemps invisible
Les photographies en couleur de Vivian Maier ont dormi des décennies dans des cartons, sur des diapositives Kodak Ektachrome que personne n’avait jamais développées. Ce n’est qu’avec la première monographie couleur The Color Work (Harper Design, novembre 2018) que ce corpus de 150 clichés inédits a enfin été porté à la lumière. Et ce qu’on y découvre dérange, doucement.
Ce qui est troublant dans The Color Work, c’est que la révélation ne vient pas du noir et blanc qu’on lui connaît, ce noir et blanc presque trop parfait, trop construit pour une femme qui prétendait ne photographier que pour elle. La couleur, elle, est plus fragile, plus intime. Elle révèle quelqu’un qui hésite, qui cherche encore, qui n’a pas encore décidé ce qu’elle voulait montrer. Joel Meyerowitz parle de « poétesse de la couleur » dans sa préface, et il a raison. Mais il faut ajouter : une poétesse qui écrivait dans un tiroir fermé à clé.
Ce que The Color Work change dans la lecture de son œuvre
Colin Westerbeck, commissaire de l’exposition Howard Greenberg Gallery et auteur du texte introductif, touche quelque chose de plus dérangeant : en cachant son travail, Vivian Maier s’est protégée du jugement, de la contradiction, de la condescendance. Protégée, oui. Mais privée aussi de tout retour, de toute friction créatrice. Est-ce que le génie a besoin du regard des autres pour exister vraiment ?
À partir des années 70, la photographe abandonne presque totalement le noir et blanc et se tourne vers des sujets plus abstraits, objets, détails de rue, instants dépersonnalisés. La couleur change son rapport au réel. On n’est plus dans le portrait saisi au vol, on est dans une contemplation presque picturale. Ce glissement-là, aucun article grand public ne le mentionne vraiment.
Photographies couleur des années 50-80 : pourquoi cette période est capitale
Les années 50-80, c’est une époque où la couleur en photographie de rue était suspecte. Les « sérieux » shootaient en noir et blanc. Cartier-Bresson ne jurait que par lui. William Eggleston a dû batailler pour que le MoMA daigne accrocher ses Kodachromes en 1976 et il s’est fait massacrer par la critique. Vivian Maier, elle, faisait de la couleur sans demander la permission à personne.
J’ai une théorie qui va peut-être vous agacer : si elle avait montré ce travail couleur de son vivant, il n’aurait probablement pas survécu tel quel. Un galeriste l’aurait orientée. Un critique l’aurait recadrée. Elle serait devenue une variante d’Eggleston ou une épigone de Saul Leiter. En gardant tout, elle a préservé l’accident, l’hésitation, les ratés magnifiques. Ce sont précisément ces ratés qui rendent l’œuvre humaine et inimitable.
Vivian Maier et John Maloof : qui raconte l’histoire d’un artiste ?
John Maloof a acheté ses négatifs aux enchères pour une bouchée de pain en 2007. Il ne savait pas encore ce qu’il avait entre les mains. Son documentaire Finding Vivian Maier a construit la légende et c’est là que ça se complique. Qui raconte l’histoire d’un artiste décide en partie ce que cet artiste signifie. Maier n’a jamais eu son mot à dire sur sa propre mythologie.
Est-ce que vous seriez à l’aise avec l’idée que quelqu’un d’autre édite votre travail, choisisse vos meilleures photos, construise votre réputation posthume selon ses propres critères esthétiques ? Moi, franchement, non. Et cette gêne-là, je ne l’ai jamais lue dans aucun article sur elle.
Vivian Maier, Atget, Friedlander : la filiation réexaminée
La filiation avec Eugène Atget ou Lee Friedlander est réelle, elle est d’ailleurs documentée dans l’introduction de The Color Work qui reproduit des œuvres de Cartier-Bresson, Winogrand et Atget pour contextualiser l’approche de Maier. Mais cette filiation masque quelque chose. Atget documentait Paris avec une mission presque archivistique. Friedlander construisait une œuvre consciente d’elle-même. Maier faisait les deux, sans le savoir, sans stratégie, dans les interstices de sa vraie vie, celle où elle gardait des enfants à Chicago.
Il y a quelque chose que le noir et blanc compresse et que la couleur libère : la temporalité. Un cliché en noir et blanc de 1960 ressemble à un cliché de 1980. La couleur, elle, porte l’époque dans ses pigments, le vert délavé d’un manteau, l’orange criard d’une enseigne, le beige triste des voitures américaines des seventies. Les photographies couleur de Maier datent des années 50 aux années 80, et ça se voit, ça se sent. On n’est plus dans l’intemporel du mythe, on est dans le temps qui passe.
Monographie, exposition, galerie : où voir The Color Work aujourd’hui
The Color Work (Harper Design | HarperCollins, novembre 2018, 240 pages, ISBN 978-0-06-279557-1) reste la référence absolue sur les photographies couleur de Vivian Maier . L’ouvrage, édité en anglais uniquement, rassemble environ 150 images plein format dont la quasi-totalité n’avait jamais été publiée. Parallèlement à la sortie du livre, la galerie Howard Greenberg à New York a présenté une exposition du même nom de septembre 2018 à janvier 2019. En France, Les Douches la Galerie a repris l’exposition de janvier à mars 2019.
Une remise à plat de ce qu’on croyait savoir sur elle. Et peut-être la preuve que les œuvres les plus durables sont celles qui n’ont pas été optimisées pour plaire.
Ce qui me reste, après avoir longuement regardé ces images : l’inconfort de contempler quelqu’un qui ne voulait pas être vu.
Vivian Maier Première monographie en couleurs – THE COLOR WORK
– Le livre :
Le livre qui réunit plus de 150 photographies en couleur, dont la plupart n’ont jamais été publiées, permet de mieux comprendre la photographe et à quel point elle était désireuse de capter et de présenter son interprétation du monde.
VIVIAN MAIER – THE COLOR WORK
Préface de Joel Meyerowitz, texte de Colin Westerbeck
Relié: 240 pages
Editeur : HarperCollins Design (6 novembre 2018)
Langue : Anglais
Dimensions : 26,9 x 2,5 x 32,3 cm







