Vous avez déjà rapporté 2 400 images d’une session sur les libellules. Vous ouvrez Lightroom. Et là, rien. Des trainées floues à des positions légèrement différentes, mais aucune aile nette. Le matériel était parfait. Le raisonnement était faux. Voici pourquoi, et comment Ghislain Simard a résolu ce problème en cinq ans de travail acharné.
- Ce que tout le monde vérifie en premier — et qui ne sert à rien
- La vraie mécanique : c’est l’éclair qui fige, pas l’obturateur
- Le déclenchement : l’angle mort que personne ne veut regarder
- Hasselblad, 100 mégapixels et la question que personne ne pose
- Quinze ans sur les papillons, puis tout recommencer
- Ce que Speed Flyers enseigne vraiment
À retenir
La photographie d’insectes en vol ne se résout pas avec la vitesse d’obturation : c’est la durée de l’éclair flash qui définit le temps d’exposition réel, et comprendre ça change l’ensemble de la chaîne technique. Le déclenchement par barrière laser n’est pas un gadget d’expert inaccessible — c’est la seule réponse logique à un problème de probabilité que la rafale ne peut pas résoudre. Et derrière l’ouvrage Speed Flyers, il y a une trajectoire de trente ans qui prouve qu’on ne maîtrise vraiment un sujet qu’au moment où l’on accepte de recommencer à zéro, plusieurs fois.
Ce que tout le monde vérifie en premier — et qui ne sert à rien
La vitesse d’obturation. C’est le premier réglage qu’on cherche quand on veut photographier les insectes en vol. 1/2000e, 1/4000e, 1/8000e — les forums sont remplis de débats sur le sujet. Et c’est exactement la mauvaise question.
Voilà ce que la physique impose, brutalement : pendant que votre obturateur reste ouvert — même 1/8000e de seconde — la lumière ambiante continue d’exposer le capteur. Une libellule effectue plusieurs battements partiels pendant ce laps de temps. Vous ne figez pas le mouvement. Vous superposez plusieurs positions sur la même image et vous obtenez ce flou caractéristique que personne ne nomme clairement, mais que tout le monde voit.
J’ai mis une saison entière à admettre ça. Une saison à shooter en rafale avec un boîtier haut de gamme en me demandant ce qui clochait dans ma mise au point — alors que le problème était ailleurs, bien en amont.
La vraie mécanique : c’est l’éclair qui fige, pas l’obturateur
Ghislain Simard, photographe spécialisé dans la photographie ultrarapide d’insectes depuis plus de trente ans, l’explique sans détour : aucun obturateur mécanique ne sera jamais assez rapide pour figer un battement d’aile d’insecte. La solution, c’est l’éclair de flash électronique — et lui seul. Sa durée définit le temps d’exposition réel, pas l’ouverture du volet.
Ses flashs à haute tension produisent des éclairs de 1,5 millième de seconde — soit 1/667e de ce que votre obturateur peut atteindre. Dans Speed Flyers, son dernier ouvrage publié aux éditions Altus, il pousse cette logique jusqu’à des éclairs de 1/111 000e de seconde grâce à une électronique développée en collaboration avec le bureau d’études Hasselblad. Pour que ça fonctionne, il faut écraser toute lumière ambiante continue — travailler en sous-exposition de plusieurs diaphragmes, de sorte que seul l’éclair expose le capteur.
C’est pourquoi les images de Speed Flyers ont ce fond sombre si caractéristique. Ce n’est pas un choix esthétique. C’est une contrainte physique assumée, puis transformée en signature visuelle. Et cette distinction — subir une limite ou en faire une force — est exactement ce qui sépare une approche technique d’une approche artistique.
Le déclenchement : l’angle mort que personne ne veut regarder
La rafale à 30 im/s d’un Sony A1, c’est une image toutes les 33 millisecondes. Un battement d’aile complet de mouche dure 1 milliseconde. La probabilité d’attraper l’instant décisif en rafale est mathématiquement désastreuse et pourtant c’est la technique que la quasi-totalité des tutos recommandent encore en 2026.
Simard ne spécule pas. Il utilise une barrière laser : un faisceau tendu entre deux miroirs qui déclenche l’obturateur instantanément dès qu’un insecte coupe le rayon. L’insecte prend lui-même sa photo. Le photographe construit le décor, oriente les flashs, règle la zone de déclenchement — puis cède le contrôle. Pour quelqu’un formé à la maîtrise totale du cadre, c’est une capitulation difficile à avaler. C’est aussi la seule approche qui fonctionne vraiment.
Le Nikon Z9 et le Sony A9 III ont partiellement redistribué les cartes ces dernières années avec leurs obturateurs électroniques et leurs capacités de pré-déclenchement. Simard lui-même le reconnaît. Mais « dans certaines conditions » ne signifie pas « toujours » pour les insectes les plus rapides, la barrière reste incontournable. Et aucun constructeur grand public ne vous dira ça dans sa fiche produit.
Hasselblad, 100 mégapixels et la question que personne ne pose
La collaboration avec le bureau d’études Hasselblad en Suède n’est pas un partenariat de communication. On sollicite l’ingénierie d’un fabricant moyen format quand la latence de déclenchement des boîtiers commerciaux — typiquement 40 à 60 millisecondes même sur les hybrides haut de gamme — rend la précision du dispositif laser caduque.
Simard travaille aujourd’hui avec un capteur de 100 millions de pixels. Pas pour afficher en grand format. Pour recadrer serré ce que la mise au point imparfaite n’a pas entièrement résolu — parce qu’en photographie ultrarapide d’insectes, la mise au point parfaite à chaque déclenchement est une illusion. La résolution sert d’assurance. C’est un usage que personne n’anticipe quand il choisit son capteur.
Est-ce que vous avez déjà pensé à ça ? Que la résolution ne sert pas toujours à afficher grand, mais parfois à corriger petit ce que la vitesse d’exécution n’a pas permis de maîtriser ?
Quinze ans sur les papillons, puis tout recommencer
Simard a consacré quinze ans exclusivement au vol des papillons avant de publier En Vol aux éditions Jibena en 2008. Puis il a développé un matériel entièrement différent pour s’attaquer aux libellules — dont les quatre ailes sont contrôlées indépendamment, capables de vol stationnaire et de changements de trajectoire à 180° sans décélération préalable. Libellules, éditions Altus, 2010.
Ce que ça signifie concrètement pour vous : chaque famille d’insectes pose un problème technique distinct. La fréquence de battement d’aile d’une mouche domestique dépasse 200 Hz. Celle d’un papillon tourne autour de 10 à 20 Hz. Les réglages optimaux de durée d’éclair, de sensibilité de la barrière laser et de recadrage ne sont pas les mêmes. Il n’existe pas de configuration universelle — et tout article qui prétend vous en donner une ment par simplification.
Ce que Speed Flyers enseigne vraiment
L’ouvrage est structuré en huit chapitres par type de vol — pas par espèce, pas par ordre taxonomique. C’est un choix qui dit tout : Simard pense en ingénieur qui modélise des dynamiques aériennes, pas en naturaliste qui classe. La présentation détaillée du matériel et des protocoles de chaque prise de vue fait de Speed Flyers quelque chose de rare : une monographie artistique qui fonctionne aussi comme traité technique reproductible.
Simard a traversé une longue période où ses images étaient perçues comme des prouesses techniques plutôt que comme des œuvres. Cette tension ne s’est résolue qu’au moment où la maîtrise technique est devenue assez profonde pour devenir invisible — pour que l’œil aille directement à l’insecte, pas au flash. C’est peut-être la leçon la plus difficile à intégrer dans une pratique professionnelle. Et c’est une leçon qu’aucun réglage de menu ne peut vous apprendre.
Speed flyers : Le vol des insectes révélé Broché de Ghislain Simard
228 pages
ISBN-10: 2366621825
ISBN-13: 978-2366621822
L’ouvrage Speed Flyers est édité par Biotope Éditions est disponible sur Amazon


