Ben Thouard a perdu 25 000 € de matériel dans l’océan Pacifique. Il souriait deux semaines plus tard. Ce type-là ne photographie pas les vagues, il leur ressemble.
- À retenir
- Ce que personne ne dit sur Teahupoo
- Toulon, Maui, Tahiti — le chemin improbable d’un enfant de la mer
- Le choix des focales n’est pas un caprice esthétique
- Le setup 2023-2026 : quand le moyen format entre dans l’eau
- Les focales : une plage stable, une philosophie constante
- AquaTech : l’ambassadeur qui co-développe son propre matériel
- Post-production : Canon imagePROGRAF PRO-1100 comme dernier maillon
- Ce que la catastrophe de 2012 a réellement coûté — et révélé
- La lumière sous la vague : le vrai défi invisible
À retenir
Ce qui fait de Ben Thouard une anomalie dans le milieu, c’est qu’il a construit sa carrière à rebours de toute logique raisonnable : quitter Toulon pour Maui à 19 ans sans filet, s’installer à Tahiti quand tout le monde rêve de studios parisiens, plonger littéralement dans ses sujets plutôt que de les cadrer depuis le rivage en sécurité. Sa catastrophe de 2012 à Teahupoo aurait coulé n’importe quel photographe débutant, financièrement et mentalement. Elle a au contraire révélé quelque chose d’essentiel : quand la passion est structurelle, pas décorative, elle résiste aux chocs que le business plan ne peut pas absorber. Et c’est précisément cette résilience organique, pas son Canon R5, qui lui a ouvert les portes de la notoriété internationale.
Ce que personne ne dit sur Teahupoo
Il y a des vagues qui font des carrières. Et il y a des vagues qui les détruisent.
Août 2012. Ben Thouard est dans l’eau (enfin, sur un jet-ski) à quelques mètres de Teahupoo avec Benjamin Sanchis et Alain Riou. Le genre de session dont rêvent les photographes de surf : la lumière, les surfeurs, le spot mythique. Et puis une vague arrive. Pas pour les surfeurs. Pour lui.
Il tombe. La Pelican Case, non fermée, détail qui va hanter ses nuits pendant des semaines ; plonge. Avec elle, 25 000 euros de matériel. Disparus. Dans l’un des océans les plus puissants de la planète.
La question que personne ne pose : est-ce qu’il aurait dû arrêter là ?
Honnêtement, la réponse rationnelle aurait été oui. Repartir en métropole, trouver un poste en agence, photographier des mariages à Toulon. Mais Ben Thouard n’a jamais fonctionné à la logique rationnelle — et c’est précisément pourquoi il existe encore dans les médias internationaux en 2026 alors que la plupart de ses contemporains ont disparu des radars.
Avec l’aide de son entourage, il se réequipe. La passion, dit-il, donne des ailes. C’est vrai. Mais ce qu’on oublie de préciser, c’est que les ailes, ça se mérite dans la tempête, pas sous les projecteurs.
Toulon, Maui, Tahiti — le chemin improbable d’un enfant de la mer
Né en 1986 à Toulon, Ben Thouard grandit avec la Méditerranée comme cour de récréation. L’océan, ce n’est pas un décor pour lui — c’est une langue qu’il comprend avant même de tenir un appareil photo.
À 15 ans, premier contact avec la photographie. À cet âge, la plupart des passions restent dans les tiroirs. Lui les poursuit aux Beaux-Arts de Toulon, puis à l’ICART Paris, une école qui forme aux métiers de la culture et du marché de l’art, choix déjà révélateur d’un type qui ne veut pas juste « faire de belles photos » mais comprendre l’industrie dans laquelle il va s’insérer.
Ce qui frappe rétrospectivement, c’est la cohérence presque absurde de son parcours. Aucune déviation. Aucun compromis visible.
À 19 ans, il pose ses valises à Maui, Hawaï. Le temple du windsurf. Pas Paris, pas New York — Maui. Les premières publications arrivent vite, parce que quand tu es là où les autres n’ont pas le courage d’aller, l’original s’impose naturellement. Puis en 2008, Tahiti. Définitivement. Teahupoo devient son spot, son obsession, son bureau.
Le choix des focales n’est pas un caprice esthétique
Quand Ben Thouard parle de son setup, il évoque une plage focale qui va du fisheye 8-15mm jusqu’au 70-200mm dans le caisson. Ce n’est pas de la polyvalence pour la polyvalence — c’est une réponse directe à la géographie de Teahupoo.
Le fisheye en dome port : on l’utilise quand on est littéralement dans le tube, à moins d’un mètre du surfeur. La distorsion devient un outil narratif, elle amplifie la courbure de la vague et place le spectateur à l’intérieur. Le 70-200mm en flat port à la surface crée un effet de compression totalement différent — il isole le surfeur contre la lèvre de la vague, produit un bokeh inattendu dans un environnement aquatique. Thouard le dit lui-même : « having the 200mm right on the surface of the water creates a really nice point of view, especially with a wide aperture. »
Est-ce que vous avez déjà essayé de suivre un surfeur dans un tube avec un 200mm à la main, en nageant avec des palmes, sous une vague de Teahupoo ? La question n’est pas rhétorique.
Le setup 2023-2026 : quand le moyen format entre dans l’eau
Le boîtier unique, c’est fini. Ben Thouard lui-même le reconnaît : « J’ai eu un boîtier que je ne quittais jamais, mais aujourd’hui mon matériel se diversifie davantage. »
Son setup actuel repose sur deux logiques distinctes selon le contexte de shooting. Pour les productions commerciales — surfeurs sous contrat, campagnes de marques — il reste sur du Canon 24×36, avec un R5 et un 1DX Mark III en rotation. Le R5 apporte la résolution (45 Mpx), le 1DX Mark III la cadence et la robustesse en conditions extrêmes. Les deux tournent dans des caissons AquaTech Elite — caissons de surface, plus légers que les caissons de plongée, avec des clips de fermeture rapides et des hublots interchangeables à la volée.
Pour son travail personnel et ses livres — Surface, Turbulences, et le tout récent Aqua Obscura sorti en 2025 — il monte en moyen format avec les boîtiers Fujifilm GFX. C’est un choix contre-intuitif dans un milieu qui valorise la vitesse : le moyen format est plus lent, plus lourd à loger dans un caisson, et expose des fichiers bien au-delà de ce que la presse ou le web consomment. Mais pour les tirages Fine Art grand format qu’il vend en édition limitée, le capteur plus large change radicalement le rendu des textures d’eau — particulièrement dans les images sous-marines où la résolution raconte quelque chose que le 24×36 commence à peine à effleurer.
Ce glissement vers le moyen format pour le travail personnel, c’est exactement le bon signal. Il indique que Thouard a compris que son marché se divise en deux : l’image rapide, livrée en temps réel — aux JO Paris 2024, il envoyait ses fichiers via câble ethernet depuis l’eau — et l’objet imprimable, encadrable, vendable en édition limitée sur benthouard.com. Ces deux segments ne demandent pas le même outil.
Les focales : une plage stable, une philosophie constante
Côté optiques, la progression est cohérente : du fisheye pour les prises dans le tube, le 16-35mm comme focal polyvalent en grand angle, et le 70-200mm pour comprimer la lèvre de vague et isoler le surfeur avec un bokeh inattendu en milieu aquatique. Ce 70-200 au ras de la surface reste le réglage le plus difficile à maîtriser physiquement — tenir la mise au point sur un sujet mobile en nageant avec des palmes, sans planche ni flottaison pour se stabiliser, c’est une compétence qui se construit sur des années, pas sur une journée de workshop.
La cadence des boîtiers actuels — 20 fps sur le R5 — a fondamentalement changé le rapport au déclencheur. Thouard le note avec une franchise rare dans le milieu : ça facilite la capture, mais ça pose aussi la question de la discipline de sélection quand on rentre avec 300 000 images par an sur ses disques durs. La technologie facilite la capture. Elle ne remplace pas le regard.
AquaTech : l’ambassadeur qui co-développe son propre matériel
Thouard est ambassadeur AquaTech mais la relation va bien au-delà du placement de produit. Pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, dont il était le seul photographe autorisé dans l’eau durant les épreuves de surf, il a co-développé avec AquaTech un caisson secondaire permettant de fixer un câble ethernet reliant l’appareil à son téléphone. Pendant qu’il flottait dans le Pacifique Sud, des éditeurs à Paris et aux États-Unis recevaient et traitaient ses images en temps réel.
Il utilise deux caissons simultanément : le modèle Elite et le Delphin, ce dernier pouvant accueillir une GoPro montée sur le boîtier pour capturer simultanément une vidéo grand angle pendant le shooting. Ce niveau d’intégration matérielle, c’est des années de feedback terrain condensées — pas une liste de specs sur un site revendeur.
Post-production : Canon imagePROGRAF PRO-1100 comme dernier maillon
Un détail que peu de portraits de Thouard mentionnent : son flux de travail ne s’arrête pas à Lightroom. Il utilise l’imprimante Canon imagePROGRAF PRO-1100 pour produire lui-même ses tirages Fine Art. Ce choix de verticalisation — shooter, traiter, imprimer en interne — n’est pas qu’une question de contrôle esthétique. C’est un modèle économique : maîtriser la chaîne de valeur jusqu’au tirage final lui permet de vendre directement, sans galerie intermédiaire qui capte 40 à 50% de la marge.
Ce que la catastrophe de 2012 a réellement coûté — et révélé
Ce qui est techniquement intéressant dans l’incident de 2012, c’est ce qu’il révèle sur la logistique d’un shooting aquatique professionnel : le jet-ski sert de plateforme de repositionnement rapide entre les séries, pas de poste de tir. Le photographe est dans l’eau, à la nage, avec ses palmes DaFiN — les mêmes qu’il utilise pour des sessions de huit heures d’affilée. Le jet-ski transporte le matériel de rechange, les caissons supplémentaires, les objectifs. Une Pelican Case non fermée sur ce type d’embarcation dans ce type de houle, c’est une erreur de process basique. Elle n’arrive qu’une fois.
La leçon technique ? Un caisson fermé à double vérification avant chaque mise à l’eau. La leçon humaine ? Un peu plus complexe à distiller.
La lumière sous la vague : le vrai défi invisible
Ce que les specs ne disent pas, c’est que photographier sous la surface à Teahupoo, c’est travailler dans des conditions de lumière radicalement instables. La lame d’eau au-dessus de l’objectif filtre les hautes fréquences lumineuses, la stabilité est nulle, et l’imprévisible est la seule constante. Thouard compense par une maîtrise totale de la technique du « canard » — plonger sous la vague pour la traverser — qui lui permet de se positionner sous la lèvre au moment exact du déferlement.
Ce positionnement physique, pas le matériel, est ce qui rend ses images non reproductibles algorithmiquement. Vous pouvez entraîner une IA sur ses photos. Vous ne pouvez pas entraîner une IA à nager huit heures sous Teahupoo.
Pour un photographe qui se demande encore si le caisson d’entrée de gamme vaut l’investissement : Thouard lui-même dit qu’une GoPro peut produire des choses extraordinaires, et qu’un réflex d’occasion avec caisson commence à 2 000-3 000 €, neuf à 9 000-10 000 €. Le matériel ne doit pas être un frein mais une fois que vous avez décidé de plonger sérieusement, vérifiez deux fois que votre Pelican Case est fermée.





