En 1848, huit ans avant l’ouverture forcée du Japon par le commodore Perry, un marchand hollandais débarque à Nagasaki avec un daguerréotype dans ses bagages. Personne dans le pays ne sait encore s’en servir. C’est cette histoire méconnue que Fujifilm a décidé de raconter à travers une exposition que l’histoire de la photographie au Japon qui vient d’ouvrir à Tokyo.
Une collection née d’un anniversaire d’entreprise
Fujifilm Square Photo History Museum présente depuis le 1er juillet une trentaine de pièces rares issues de la Fujifilm Photo Collection. Cette collection a été constituée en 2014 pour marquer les 80 ans du groupe, fondé en 1934. Elle rassemble des œuvres de 101 photographes japonais majeurs, du crépuscule de l’ère Edo jusqu’à aujourd’hui, plus une quantité impressionnante de livres et documents techniques que les ingénieurs de la marque ont consultés pour développer leur propre pellicule photo dans les années 1930.
L’exposition s’appelle « How Japan Became a Photography Powerhouse: The Beginnings » et court jusqu’au 17 septembre.

Domaine Public
Le Japon a appris la photo en traduisant des manuels hollandais
Voilà le détail qui change la perspective : le shogunat Tokugawa n’a pas découvert la photographie par hasard, il l’a étudiée comme un dossier scientifique d’État. Des lettrés spécialisés en sciences occidentales, comme Kawamoto Kōmin, ont été mandatés pour comprendre et reproduire cette technologie venue de l’étranger.
L’exposition montre deux volumes du Shashinkyō zusetsu, un guide technique de photographie traduit par Yanagawa Shunsan en 1867 et 1868. On y trouve aussi le Seimikyoku hikkei, un manuel de chimie traduit par Ueno Hikoma en 1862. Ueno Hikoma n’est pas un inconnu : il deviendra l’un des premiers photographes professionnels japonais, et l’un de ses tirages albuminés de la rivière Nakashima à Nagasaki, datant de 1872, figure parmi les pièces phares de l’exposition.
Autrement dit, avant même de photographier, le Japon a d’abord traduit.
Le vrai décollage vient du procédé au collodion humide
Les années 1860 marquent le tournant. L’arrivée du procédé au collodion humide rend la photographie plus accessible techniquement, au moment précis où le Japon ouvre ses frontières. Des photographes étrangers affluent avec leur savoir-faire, et la culture photographique japonaise prend son essor à partir de la fin des années 1860.
Les tirages exposés couvrent cette période charnière, entre 1870 et 1890. On y trouve par exemple un portrait à la main colorée d’une geisha du quartier de Shimbashi par Kajima Seibei, vers 1895, ou une scène de bateau de plaisance sur la rivière Sumida par Uchida Kuichi, en reproduction chromogénique d’un original de 1872.
L’exposition présente aussi des objets antérieurs à cette révolution technique : un appareil daguerréotype datant des années 1840-1850, et la plus ancienne chambre noire encore existante au Japon, remontant à la fin du XVIIIe ou au milieu du XIXe siècle.

La photo a été prise en aval. À proximité se trouvait la maison d’Ueno Hikoma. Voir la collection de la Bibliothèque de l’Université de Nagasaki, où se trouve la même photo (colorisée).
Photo Ueno Hikoma
Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication
Histoire de la photographie au Japon : ce que Fujifilm en retient aujourd’hui
Interrogé par PetaPixel, Fujifilm insiste sur une continuité étonnante malgré les bouleversements technologiques : la valeur affective de la photo n’a pas changé depuis 190 ans. Feuilleter un album de famille ou revoir une photo de son enfance produit toujours cet effet de téléportation temporelle, que le support soit une plaque de verre au collodion ou un fichier numérique.
L’entreprise revendique cet ancrage historique comme une mission continue : préserver et transmettre la culture photographique, pas seulement vendre des appareils.
Cette exposition rappelle une chose simple : les géants japonais de l’imagerie n’ont pas inventé une industrie, ils ont hérité d’une curiosité scientifique vieille de deux siècles. Reste à savoir combien de photographes amateurs d’aujourd’hui connaissent le nom d’Ueno Hikoma.
Si vous passez par Tokyo avant le 17 septembre, iriez-vous voir ces tirages du XIXe siècle en vrai ?
