Est-ce que Google sait des choses sur moi que je n’ai pas voulu lui dire ?

Anthony
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Credit: Photo by depositphotos.com

Vous pensez que vos photos vous appartiennent. Google, lui, pense qu’elles lui parlent.

Ce n’est pas une métaphore dystopique tirée d’un roman de Houellebecq. C’est ce que démontre concrètement Vishnu Mohandas, ancien ingénieur chez Google, avec son site theyseeyourphotos.com. Uploadez n’importe quelle image. Regardez ce que l’API Vision de Google en extrait en quelques secondes. Puis essayez de dormir normalement — surtout si vous êtes photographe professionnel et que des centaines de portraits clients dorment dans votre Google Photos.

Ce que l’IA voit, que vous n’avez jamais montré

Prenez une photo ordinaire. Pas un selfie intime, pas un document sensible — juste une rue, un café, un paysage flou pris un mardi sans raison particulière. L’API Vision de Google en extrait : les objets identifiables, les marqueurs vestimentaires, les expressions faciales, le contexte géographique probable, l’heure estimée, des labels comportementaux que vous n’avez jamais consciemment produits.

J’ai testé avec une photo de rue prise lors d’un reportage. Rien d’intime. L’IA a détecté des marqueurs de classe sociale dans les vêtements d’un passant, estimé une tranche horaire, identifié une micro-expression sur un visage à peine visible. Je savais que c’était techniquement possible. Voir le résultat affiché proprement, catégorisé, étiqueté — ça change quelque chose dans la façon dont on regarde son propre disque dur.

Et vous, vous stockez combien d’années de photos sur Google Photos en ce moment ?

Google en sait plus sur vos photos
Photo theyseeyourphotos.com
Google en sait plus sur vos photos
Photo theyseeyourphotos.com

Google Photos, RGPD et photographe : le triangle dont personne ne parle

Voilà la question que personne dans le milieu ne veut vraiment poser : en tant que photographe, utiliser Google Photos pour stocker les clichés de vos clients est-il seulement compatible avec le RGPD ?

La réponse courte est non — ou du moins, pas sans précautions que la quasi-totalité des photographes n’ont pas prises. Le RGPD impose que les données personnelles de vos clients — et un portrait est une donnée biométrique au sens du règlement — soient traitées sur des infrastructures offrant des garanties contractuelles suffisantes. Google Photos ne propose pas de chiffrement de bout en bout. Les données sont lisibles par les serveurs de Google, hébergés sous juridiction américaine, soumis au Cloud Act. En cas de contrôle CNIL, « j’utilise Google Photos parce que c’est pratique » n’est pas une réponse recevable.

Je l’ai appris à mes dépens lors d’un audit interne déclenché après la mise en conformité d’un client dans le secteur médical. Je pensais avoir blindé mes process. Mon workflow de livraison photo passait intégralement par Google Photos partagé. L’auditeur l’a signalé immédiatement. Deux semaines de migration forcée, en urgence, pour des archives qui remontaient à trois ans. La leçon est simple et brutale : ce qui est pratique pour vous peut être une bombe juridique pour vos clients.

Ente : la bonne réponse, mais pas à toutes les questions

Mohandas ne s’est pas arrêté à la démonstration. Il a créé Ente, une alternative à Google Photos avec chiffrement de bout en bout — même les serveurs ne peuvent pas lire vos images. Open source, audité de manière indépendante, hébergé en Europe : c’est aujourd’hui l’une des rares solutions qui coche réellement les cases du RGPD pour un photographe professionnel gérant des archives clients sensibles.

Mais je vais vous dire quelque chose d’impopulaire : Ente ne règle pas la totalité du problème.

Google en sait plus sur vos photos
Photo Ente

La faille n’est pas le stockage, c’est le partage. Vous pouvez chiffrer votre bibliothèque Ente avec une rigueur monacale — dès que vous livrez une galerie via WeTransfer, que vous publiez un extrait du shooting sur Instagram, ou que vous envoyez des fichiers en pièce jointe Gmail, l’analyse reprend ailleurs. La conformité RGPD d’un photographe ne se joue pas sur un seul outil, elle se joue sur l’ensemble de la chaîne de traitement.

Ce que le déploiement d’Ask Photos change concrètement

Avec Ask Photos — la recherche en langage naturel intégrée à Google Photos via Gemini — l’IA ne se contente plus d’analyser une image isolée. Elle croise, contextualise, relie entre elles des photos prises à des années d’intervalle. Pour un photographe, une archive de portraits clients stockée sur Google Photos n’est plus simplement un stock de fichiers. C’est une base de données biométrique interrogeable, croisable, potentiellement mobilisable à des fins que vos clients n’ont certainement pas autorisées dans le contrat signé avec vous.

C’est précisément là que Google Photos devient un problème RGPD structurel pour le photographe — pas une simple négligence, une infraction caractérisée.

La vraie mise en conformité ne coûte pas ce que vous croyez

Migrer vers une solution compatible RGPD n’est pas un chantier de six mois. Ente, Proton Drive ou une instance Nextcloud auto-hébergée peuvent absorber un workflow photo professionnel existant en quelques jours. Le vrai coût n’est pas technique, il est psychologique : accepter de quitter un outil confortable dont vous savez désormais exactement ce qu’il fait de vos données.

La question n’est plus « est-ce que je risque vraiment quelque chose avec Google Photos ». Depuis le RGPD, elle est devenue : « est-ce que je peux prouver que j’ai pris les mesures nécessaires pour protéger les données de mes clients » — et si un juge vous la pose un jour, « j’utilisais Google Photos » ne plaidera pas en votre faveur.

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Anthony est un photographe passionné, toujours en quête de la lumière parfaite et de l’instant vrai. Autodidacte curieux et exigeant, il mêle sens du détail et sensibilité pour raconter des histoires authentiques, qu’il s’agisse de portraits intimistes, de reportages de voyage ou de scènes urbaines spontanées. Sa signature visuelle: des compositions épurées, des couleurs maîtrisées et une attention particulière aux textures qui donnent vie à chaque image. Sur Pixfan, Anthony partage ses séries, ses coulisses et ses astuces de prise de vue, avec la volonté d’inspirer et d’accompagner les photographes de tous niveaux. Quand il n’a pas un boîtier à la main, il explore de nouveaux lieux, teste des objectifs vintage et peaufine son workflow pour rester fidèle à son exigence: créer des photos qui résonnent et qui durent.
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