La FUNDACIÓN MAPFRE consacre une première grande rétrospective à l’oeuvre de l’une des photographes chiliennes les plus reconnues sur la scène internationale, Paz Errazuriz.

L’exposition réunit plus de 170 oeuvres (photographies et vidéos) et documents qui permettent de parcourir son œuvre de manière chronologique et thématique.

Photographe autodidacte, Paz Errazuriz (Santiago du Chili, 1944) réalise ses premiers travaux dans les années soixante-dix. Cette période est marquée par la dictature de Pinochet.

Elle fait ses débuts dans une situation d’incertitude et de risque qui pèse sur la vie de ceux qui n’ont pas soutenu le coup d’État.

Ses projets photographiques constituent souvent une transgression des règles du régime politique de l’époque, dans la mesure où elle se risque à travailler dans des milieux où les femmes n’étaient pas bien accueillies. Ses images nous montrent des espaces et des environnements marqués par la marginalisation et l’enfermement, où les personnages adoptent des comportements en dehors des conventions et de l’ordre établi.

A l’instar de Jane Evelyn Atwood, Paz Errazuriz dévoile les aspects les plus cachés de la quotidienneté du Chili, suivant une méthode de travail qui s’appuie sur des moments de vie partagés avec les individus photographiés dans la confiance et le respect mutuel.

Co-fondatrice de l’Association des photographes indépendants (AFI) au Chili, elle a obtenu plusieurs bourses et reçu de nombreux prix, notamment le prix Ansel Adams, décerné par l’Institut chilien nordaméricain de la culture, en 1995, le prix du Parcours artistique du Cercle des critiques d’art du Chili et le prix Altazor en 2005.

En 2015, elle s’est vue décerner le prix PHotoEspaña et a représenté le Chili, avec Lotty Rosenfeld, à la 56ème Biennale de Venise.

Parcours de l’exposition

Acteurs et espaces du devenir social

Paz Errazuriz pose alors son regard sur ces individus qui passent leurs journées dehors, dormant par terre, subsistant tant bien que mal, plongés dans l’indigence : les images saisies offrent une vision du pays qui n’a rien d’héroïque, un pays en proie à la pauvreté (série Los dormidos [Les dormeurs]).

Paz ErrazurizDormidos X, de la serie Los dormidos, 1979, Copia digital
Cortesía de la artista

Les âges de la vie (et la mort)

Au milieu des années quatre-vingt, Paz Errazuriz décide de photographier son fils Thomas une fois par mois pendant quatre ans (juillet 1986 – décembre 1990) : son visage sérieux s’offre au spectateur alors qu’apparaissent les traces du changement et
des petits accidents de la vie. Avec ces précieux documents photographiques, elle réalise quelques années plus tard une vidéo − Un cierto tiempo [Un certain temps], 2004 − qui permet de souligner l’idée de continuité et de rythme visuel.

Les âges extrêmes de la vie (enfance et vieillesse) sont les plus présents dans son œuvre, qui porte aussi un regard critique sur l’infantilisation sociale des vieillards et sur d’autres sujets, comme le travail chez les personnes âgées.

Consciente du culte voué à la jeunesse et à la beauté dans notre société, et fidèle à sa démarche audacieuse, la photographe explore un sujet aussi tabou que la nudité désinhibée de certaines personnes âgées (série Cuerpos [Corps]), ou encore leurs moments de loisir et de détente (série Tango).

Cette série s’achève sur un ensemble d’images − série Memento mori − centrées sur un cimetière de Santiago où l’artiste s’arrête sur les photographies et autres objets décoratifs déposés par les familles en souvenir du défunt.

Paz ErrazurizMemento II, de la serie Memento
Mori, 2004
Copia digital
Cortesía de la artista

Paz ErrazurizCentro de acogida, Santiago, de la serie Niños, 1994, Copia digital
Cortesía de la artista

Réclusion

Dans un pays soumis à la dictature de 1973 à 1990, la privation de la liberté de circulation a amené la photographe à s’interroger sur les raisons qui conduisent au confinement de certaines personnes. C’est ainsi qu’elle visite à plusieurs reprises l’hôpital psychiatrique Philippe Pinel de Putaendo, à deux cents kilomètres de Santiago, où elle se retrouve face à des personnes délaissées par leur propre famille.

Elle y réalise deux séries de photographies, El infarto del alma [L’infarctus de l’âme] (1992-1994) et Antesala de un desnudo [Antichambre d’un nu] (1999).

Paz ErrazurizBaño X, de la serie Antesala de un desnudo, 1999
Copia digital
Cortesía de la artista

Paz ErrazurizInfarto 38, Putaendo, de la serie El infarto del alma, 1994
Gelatina de plata, copia vintage
Cortesía de la artista

Paz ErrazurizMujeres VI, de la serie Antesala de un desnudo, 1999
Gelatina de plata, copia vintage
Fundación ama, Colección Juan Yarur Torres

Lutte et résistance

En 1985, elle photographie le Día de la mujer [Journée de la femme], saisissant, du haut d’un immeuble du centre de Santiago, le blocage de la circulation par un groupe de manifestantes et les actions dissuasives – jets d’eau – ou ouvertement répressives des forces de l’ordre.

Dans Mujeres de Chile [Femmes du Chili] (1992), l’artiste photographie un groupe de femmes qui exercent différents métiers, des femmes dont la vie ne trouve pas de place dans les médias ni dans les livres d’histoire (institutrice de campagne, chinchorrera – ramasseuse de charbon, femme plongeuse).

Paz ErrazurizMujeres por la vida, de la serie Protestas, 1988
Copia digital
Cortesía de la artista

Paz ErrazurizMujer chinchorrera‑recolectora de carbón, Lota, de la serie Mujeres de Chile, 1992
Copia digital
Cortesía de la artista

Le sexe, instrument de survie

Paz Errazuriz entre très tôt en contact avec le monde de la prostitution féminine. Toutefois entre 1982 et 1987, elle fréquente un groupe d’hommes qui se travestissent et se prostituent dans différents bordels de Santiago et de Talca.

En 1990, elle publie un livre photo où sont rassemblées les photographies en noir et blanc de La manzana de Adán [La pomme d’Adam], accompagnées de textes et d’entretiens réalisés avec les membres d’une famille qui ne correspond en rien au modèle bourgeois traditionnel.

Une incursion récente dans le Nord du Chili conduit la photographe jusqu’à un bordel perdu où elle réalise la série en couleur intitulée Muñecas, Frontera Chile-Perú [Poupées, Frontière Chili-Pérou], 2014.

À travers son regard aigu on devine le degré de confiance établi avec les prostituées, qui se laissent photographier sans la moindre réserve.

Paz ErrazurizEvelyn I, Santiago, de la serie La manzana de Adán, 1987
Gelatina de plata
Colección Daros Latinamerica, Zúrich

Paz ErrazurizEvelyn, La Palmera, Santiago, de la serie La manzana de Adán, 1983
Copia digital
Cortesía Galería AFA, Santiago de Chile

Entraves au regard

En 2003, Paz Errázuriz entame sa série Ceguera [Cécité], à ce jour inachevée, dans laquelle les modèles sont à tous moments conscients qu’ils vont être photographiés. Ils apparaissent seuls ou en couple, ce qui rejette l’idée d’isolement des non-voyants.

Une série postérieure, intitulée La luz que me ciega [La lumière qui m’aveugle] (2010), l’amène dans le petit village d’El Calvario. Elle y fait la connaissance d’une famille atteinte d’achromatopsie, une maladie congénitale qui se manifeste par la perception de la réalité en noir et blanc.

Les images saisissent le drame contemporain vécu par un village dont le cimetière, où les mêmes noms de famille se répètent, révèle une longue histoire d’incestes.

Paz ErrazurizCeguera I, de la serie Ceguera, 2003
Copia digital
Cortesía de la artista

La disparition d’une ethnie

En 1992, Paz Errazuriz s’intéresse à une ethnie actuellement en voie de disparition avec la série Los nómadas del mar [Les nomades de la mer]. Cette communauté vieillissante établie dans des canaux, vit de la pêche de la cholga (mollusque) et de la confection de paniers de jonc.

Paz ErrazurizAtáp, Ester Edén Wellington, Puerto Edén, de la serie Los nómadas del mar, 1995
Gelatina de plata, copia vintage
Colección Charles Brooks, Nueva York

Paz ErrazurizSeno Skyring, de la serie Los nómadas del mar, 1996
Gelatina de plata, copia vintage
Colección Charles Brooks, Nueva York

Paz ErrazurizYolanda Messier, Punta Arenas, de la serie Los nómadas del mar, 1996
Gelatina de plata, copia vintage
Colección Charles Brooks, Nueva York

Force et faiblesse

En 1987, Paz Errazuriz décide d’explorer le monde de la boxe, réputé très viril. La série El combate contra el ángel [Le combat contre l’ange] réunit des images d’hommes dont l’aspect vulnérable fait douter de la victoire à laquelle ils aspirent, Plus qu’une musculature dans sa splendeur physique, c’est surtout la fatigue, l’épuisement, la précarité et la fragilité que la photographe laisse percevoir.

Quelques années plus tard, après avoir parcouru en autocar le Nord du Chili aux côtés d’un groupe de lutteurs, elle découvre des réalités rarement associées à ces hommes qui pratiquent la lutte libre : leur famille, leur descendance, leur vie personnelle. Dans cette série intitulée Luchadores del ring [Lutteurs du ring], 1998, comme dans la précédente, ce n’est pas à la bataille des corps qu’elle choisit de consacrer son temps et son attention mais à la fragilité et à la singularité de la vie de ces hommes qui, par leur caractère nomade et leur profession, n’entrent pas dans la norme.

Paz ErrazurizBoxeador VI, Santiago, de la serie Boxeadores. El combate contra el ángel, 1987
Gelatina de plata, copia vintage
Fundación AMA, Colección Juan Yarur Torres

Le cirque

Cette série saisit des moments de la vie quotidienne, anodine ou non, de cirques pauvres, de ces gens qui survivent tant bien que mal dans les banlieues des villes sans pouvoir compter sur l’aide de grandes annonces ou d’affiches publicitaires spectaculaires.

La photographe s’attache à la quotidienneté de gens qui ont fait de leur profession un mode de vie.

Paz ErrazurizMago II, de la serie El circo, 1988
Gelatina de plata
Colección Daros Latinamerica, Zúrich

Paz ErrazurizMago Karman, de la serie El circo,1988
Copia digital
Cortesía de la artista

Exérèse

La série unique Exéresis [Exérèse], 2004 est une curiosité dans l’ensemble de la production de l’artiste, du fait qu’elle n’a pas été réalisée au Chili mais dans différents musées européens et nord-américains comme le Louvre (Paris), le Pergamonmuseum (Berlin), le Metropolitan Museum (New York) et la National Gallery of Art (Washington).

Les images montrent des statues sans tête, le cadrage coupant le corps à la hauteur de la poitrine de sorte que l’attention se porte sur la zone génitale où nous trouvons une cavité ou les restes d’un pénis extirpé.

La photographe propose une réflexion sur la masculinité défigurée, qui n’a rien d’héroïque et d’où pourrait surgir un corps ambigu, sans genre défini.

Paz ErrazurizExéresis I, de la serie Exéresis, 2004
Copia digital
Cortesía de la artista

Paz ErrazurizExéresis IV, de la serie Exéresis,2004
Copia digital
Cortesía de la artista
Photos © Paz Errazuriz

Informations pratiques

Paz Errazuriz
Exposition du 16 décembre 2015 au 28 février 2016

Visites guidées gratuites le mardi à 11h00, 12h00, 13h00 et 17h00, 18h00 et 19h00

FUNDACIÓN MAPFRE
Institut culturel
Salle Barbara de Braganza,13
Madrid
Espagne

Lien : http://www.fundacionmapfre.org/

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